Mes anecdotes biographiques (1)

Période préscolaire

La première phrase qui, si ma mémoire ne me trompe, m’a été dite en allemand, ne fut évidemment pas compréhensible à moi, le petit gosse qui ne comptait sans doute pas bien au-delà de trois ans, étant donné que chez nous je n’avais entendu que du luxembourgeois et du français. Elle m’avait été adressée, vers 1915, par un militaire allemand relativement âgé, membre d’un escadron que je voyais marcher au pas chaque jour vers le tunnel entre Michelau et Erpeldange, mon village natal. J’y occupais avec mes parents et mes trois frères et trois sœurs une maison de garde-barrière, que nos cohabitants du village appelaient « d’Gard-Haischen » et qui était située près des rails du chemin de fer à environ cent mètres de la rive droite de la rivière Sûre, alors que toutes les autres habitations, y compris le château, s’élevaient sur la rive gauche. Il nous fallait parcourir une distance d’au moins un kilomètre et passer un pont pour nous approcher des autres demeures.

Maison natale

Ma maison natale à Erpeldange, peinte par Theophile Steffen

Comme je l’ai appris au sein de ma famille, cet homme en uniforme allemand et au couvre-chef qu’il appelait « Pickelhaube » se plaignait amèrement d’avoir été de force soumis par ordre du « Kaiser » au service militaire et arraché à ses champs qui avaient tant besoin d’être cultivés. Quant aux paroles qu’il m’avait adressées, il avait tout simplement demandé comment je m’appelais en m’offrant gentiment in morceau de sucre, friandise rare à cette époque. Cela constituait une récompense pour l’enfant sage et obéissant. En effet, il y avait, sous l’occupation allemande de la Première Guerre Mondiale, une pénurie de tout, surtout des produits alimentaires. À tel point qu’une partie de la population urbaine se trouvait aux abords de la famine. L’occupant, sans toutefois se mêler de l’administration civile et politique de notre petit pays, obligeait les cultivateurs à leur vendre presque tout ce qu’ils produisaient. Toutes les marchandises agraires étaient soumises à un rationnement extrêmement strict et donc difficilement abordables.

Ceux qui se sentaient affamés risquaient souvent le coup de faire des provisions illicites (ce qu’on exprimait par le verbe « hamsteren »). Autos, bicyclettes et chevaux étaient pratiquement inexistants, plus d’un parcourait des douzaines de kilomètres à pied pour arriver à un moulin ou une ferme et acheter de la farine, des pommes de terre ou d’autres marchandises, souvent à un prix exorbitant. Se déplacer en chemin de fer était plus dangereux, car au sortir de la gare, les gendarmes se mettaient aux aguets. Malheur à celui qu’ils pinçaient. On lui confisquait ce qui lui avait creusé un vilain trou dans ses pauvres réserves financières, et la loi fixait des punitions sévères.

Quant à notre famille, qui donc se composait de neuf membres, la famine ne nous menaçait pas de près. Autour de la maison ferroviaire s’étendaient des jardins, qui nous assuraient une quantité de légumes à peu près suffisante. Dans notre porcher, l’on nourrissait quelques cochons avec des déchets tels que les pelures de pommes de terre, auxquelles on ajoutait les trop petites de ces tubercules, parce que leur épluchage demandait trop de temps. L’on disposait en outre de betteraves, de pelures de carottes et de choux-raves et que sais-je encore … Dans l’étable se trouvaient deux vaches et une chèvre, qui, en hiver, se rassasiaient du foin qu’on faisait tomber dans leurs râteliers par un trou aménagé dans le plancher du dépôt de foin et qui s’ouvrait au-dessus du râtelier. Le lait des vaches, on en remplissait un bidon d’une capacité de vingt litres, qu’on transportait sur une distance d’environ un kilomètre à la laiterie du village, où on l’écrémait et versait le lait écrémé (en luxembourgeois « gedréinte Mëllech ») dans son bidon. Nous nous servions une fois de plus de la brouette, pour ramener chez nous le bidon avec le lait écrémé, que nous laissions se coaguler. En effet, presque sans exception, tous les cinq cent habitants de notre village composaient leur repas du soir de lait caillé et de pommes de terre nature arrosées de graisse frite et parsemée de lardons : repas appelé encore aujourd’hui communément « Gromperen a Brach ».

La cuisine était la pièce la plus spacieuse de la maison, et l’on s’y tenait ordinairement. Il y avait une grande cuisinière, que l’on chargeait de bois ou de charbon fourni par l’administration ferroviaire. Ma mère savait si bien cuisiner, qu’elle nous servait souvent, après la guerre, des plats dignes d’un restaurant à quatre étoiles. Il est vrai qu’elle comptait parmi ses atouts gastronomiques, entre autres, des potages aux haricots verts ou aux pois mange-tout (« Bounen- an Ierzeschlupp ») et même au potiron, cette espèce de courge absolument inconnue aux autres Erpeldangeois, qui appelaient tous ces aliments « nourriture de mendiant ». Le fait est que les villageois se nourrissaient presque exclusivement de ce qu’ils produisaient eux-mêmes dans leurs champs ou au moyen de leur bétail.

Quand il s’agissait d’un nouveau costume, le tailleur, habitué à un train de vie sobre, venait à pied de Ingeldorf à Erpeldange, et ceci plusieurs fois : D’abord pour prendre les mesures et pour donner au client la possibilité de choisir l’étoffe. Une seconde fois pour essayer si les mesures étaient comme il faut. Et une troisième fois pour remettre le vêtement en question au client et se faire payer.

Nous récoltions des œufs, étant donné la trentaine de nos poules, dont le coq nous réveillait dès l’aube par ses cris en s’élançant du poulailler en bois, qui surplombait le râtelier des chèvres.

De temps à autre, l’abatteur du village, connu sous le nom de « Tubbes », venait nous abattre un de la demi-douzaine de cochons que nous nourrissions dans l’avant-cour de la porcherie garnie d’auges en bois fabriquées par mon père. L’abattage s’exécutait exclusivement en hiver, les réfrigérateurs n’étant pas encore disponibles.

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Mon père devant notre maison de garde-barrière

Nos parents, parfois avec le concours de leurs enfants, s’occupaient des innombrables tâches qu’imposait la situation : arracher la trentaine de quintaux de pommes de terre qui avaient été plantées dans un grand champ d’un laboureur de Burden, que nous payions pour la location du champ et l’usage de son appareil à planter trainé par ses chevaux, scier du bois ou amener de l’herbe dans une brouette sur une distance de plusieurs kilomètres et ainsi de suite.

Bien entendu, vu la distance me séparant du village, il m’était impossible de jouer avec d’autres enfants de mon âge, avec qui toute relation restait exclue avant mon admission à l’école primaire en 1919, après le traité de Versailles, qui marqua la fin de la Première Guerre Mondiale. Il y avait d’autres enfants chez nous. J’avais trois sœurs et trois frères dont j’étais le cadet. Ma sœur Séraphine, l’ainée, avait douze ans de plus que moi.

L’argent se dépensait exclusivement pour des produits de première nécessité : aliments, meubles, un minimum de vêtements et d’ustensiles indispensables. Quant aux jouets, Saint Nicolas s’en occupait. Il m’apporta une année, par exemple, un petit chariot de bois d’une longueur d’une dizaine de centimètres, bricolé par mon père. On y avait ajouté comme friandises quelques pommes et des noisettes. Plus tard, quand j’avais environ onze ans, le bon saint me fit même cadeau d’une petite locomotive, dont on pouvait remonter un ressort qui faisait rouler le véhicule sur une rondelle de rails. Malheureusement ses roues dentées se trouvaient, après quelques douzaines de remontages, tellement abimées par une autre roue dentée trop tranchante, que la machine était paralysée, c’est-à-dire que le jouet eut sa place dans la poubelle.

C’est vers 1929 que les premières bananes firent leur apparition chez nous. Mais déjà à l’âge de 12 ans, saint Nicolas, à qui je faisais semblant de croire, bien que ma crédulité eût cessé quand j’étais en deuxième année d’études primaires, m’apporta la première orange que j’ai vue. Je croyais que l’on pouvait y mordre comme j’avais l’habitude de manger les pommes, sans en enlever la pelure. Je fus déçu et dégouté. Je la mis sur une des marches inférieures de l’escalier qui montait vers les chambres à coucher. C’est à mon frère Joseph, de quatre ans plus âgé que moi, que je la laissai pour la jeter. Il la prit avidement et ne la jeta évidemment pas à la poubelle. Il l’éplucha et en mangea la chair avec satisfaction.

Une autre fois, parmi les cadeaux du 6 décembre, le saint me réjouit par un petit tambour. En frapper la peau tendue avec deux baguettes légères m’amusait outre mesure, et je me gardais de battre trop fort, car j’avais entendu dire que la peau tendue ne serait pas bien plus solide que du papier à emballer. Un jour, ma sœur Anna me pria de lui passer l’instrument pour qu’elle s’exerce à produire des sons dans un rythme convenable. Têtu comme j’étais, je lui refusai carrément. Alors, dans son élan irrité, elle m’arracha une des baguettes et en heurta la peau avec une telle violence, que cette partie du tambour éclata de manière à laisser percer le regard jusqu’au fond de sa caisse cylindrique. La tendance vindicative me semble qualifier la mentalité humaine, que l’éducation morale cherche à éliminer ou du moins à diminuer, mais sans y réussir parfaitement ; sinon il n’y aurait plus de guerre. Je cédai donc inconsciemment à mon impulsion naturelle en saisissant spontanément un jouet appartenant à la destructrice de mon tambour. C’était une poupée due, elle aussi, au saint du 6 décembre et qu’Anna appelait « Baby » en prononçant le mot à la luxembourgeoise : « Babbi ». Comme c’était l’hiver, le tas de bois flambait dans le poêle de notre petit salon. Je jetai sans hésiter la poupée d’Anna dans le feu. Et en moins de rien, les flammes eurent dévoré le jouet fabriqué en matière inflammable.

La mentalité d’enfant tenu loin du contact avec les gosses de son âge m’infligeait évidemment une espèce d’angoisse. Un jour, occupé avec mon jeu de construction, j’entendis ma mère m’appeler pour me dire qu’il y avait un gosse, amené par sa maman qui allait travailler dans un champ, qui venait me voir pour jouer avec moi jusqu’au retour de sa mère. A sa vue, je m’effrayai à perdre conscience. « Non », bégayais-je, « mais non, je, je suis en train de, de … Ma mère insista et je finis bon gré mal gré par accepter la compagnie du garçon.

Mes parents m’élevaient dans le respect absolu des bonnes manières, de la politesse, des autorités, de la religion catholique et des droits de l’enfant. Ma mère m’apprenait à observer les usages concernant la tenue pendant les repas. À l’âge de trois ans et demi (si ma mémoire ne me trompe), je savais compter de un à quatre. Je me demande pourquoi je m’arrêtais là pendant, je pense, une demi-année. En tout cas, j’aimais mes parents, ma mère un peu plus que mon père, malgré le fait qu’elle ne reculait pas même devant les punitions telles que les fessées, dans mes comportements trop éloignés du chemin vers une vie de civilisé, alors que mon père ne recourait pas une seule fois aux punitions corporelles. Par contre, Papa criait parfois des menaces sévères, seulement pour m’empêcher de commettre des sottises, mais sans la moindre intention de les exécuter. Il utilisait tout simplement les termes qu’il avait sans doute entendus lui-même dans son enfance et qui avaient eu alors une autre signification.

Ma maman semblait m’aimer tout particulièrement, moi, son cadet. Je suppose que j’avais environ deux ans quand, souvent, elle me portait autour de la table en me caressant et en répétant plusieurs fois : « Oh du mäin zocker-rouse-séisse, léiwe Jéngelchen ! » (ce qui pourrait se traduire à peu près comme suit : Oh toi, mon cher petit bambin, doux comme du sucre et du miel !) Je ne me rendais alors évidemment pas tout à fait compte du sens et de l’affection que reflétaient ces paroles maternelles.

Je ne lui ouvrais pas le cœur en lui confiant certains secrets que ce cœur cachait. Je ne lui disais pas que j’avais appris, à l’âge de 6 ans, en deuxième année, par mes camarades de classe, d’où venaient les cadeaux de Saint Nicolas ni que l’apparition d’un bébé était due à un autre phénomène que le passage d’une cigogne.

Un peu naïvement, mon père me considérait encore ignorant dans ces deux domaines quand j’avais déjà 13 ans, c’est-à-dire quand j’étais en septième année primaire. Je me gardais tout ce temps de lui confier que depuis longtemps j’étais initié de leurs secrets. Sinon Saint Nicolas n’aurait plus rien déposé sur mon assiette.

Avant mon entrée à l’école, je cherchais à m’occuper tout seul pour passer le temps sans la compagnie de camarades du même âge. Je regardais les oiseaux qui venaient picoter devant notre maison. J’allais chercher les œufs presque introuvables que pondaient nos poules laissées libres et qui se cachaient souvent sous la haie plantée des deux côtés des rails du chemin de fer. J’allais cueillir des fleurs dans les prairies voisines et chercher des champignons des prés et des forêts. Et, chose plus extraordinaire, je grimpais sans échelle sur les arbres du voisinage. Je me cramponnais au tronc de l’arbre, les jambes et les bras autour de ce tronc. Cela ne faisait pas plaisir à ma maman, qui avait tricoté mes bas longs jusqu’en haut des genoux. Car en frottant l’écorce rugueuse, je les déchirais inévitablement. Ce qui occasionnait un travail de plus à elle, qui déjà souffrait du surmenage.

 

Henri Muller

10.12.1912 Erpeldingen/Ettelbrück – 3.09.2011 Bartringen

1933 machte HM sein Abitur am Gymnasium in Diekirch. Wegen fehlender Geldmittel wechselte er an die oberste Klasse der Lehrernormalschule. Er wurde 1934 Lehrer in Niederpallen, ab 1938 in Ettelbrück. Ein angestrebtes Studium wurde durch den Ausbruch des Zweiten Weltkriegs vereitelt. HM engagierte sich in der Resistenzbewegung LPL und rettete einem amerikanischen Fallschirmspringer das Leben. Dieser ermöglichte es ihm, 1948 mit seiner Familie in die USA zu ziehen, wo er an der Portland University in Oregon Anglistik studierte. Sein Studium finanzierte er mit Französischkursen. Nach seiner Rückkehr nach Luxemburg unterrichtete er an der Oberprimärschule in Luxemburg. 1966 wechselte HM an das Collège d’enseignement moyen in Luxemburg, wo er bis 1977 Französisch und Englisch unterrichtete. Er war an der Ausarbeitung französischer und luxemburgischer Schulbücher z.B. Lëtzebuurgesch wéi ech et schwätzen (1979) beteiligt. Er war auch engagiert bei der British-Luxembourg Society, u.a. als deren langjähriger Sekretär.

HM, der am Gymnasium Latein und Altgriechisch gelernt hatte, eignete sich ab den 50er Jahren Neugriechisch im Selbststudium an. Er gab jahrelang Abendkurse in Alt- und Neugriechisch und führte seine Schüler in die Lektüre klassischer und moderner griechischer Texte ein. 1951 wurde er Mitbegründer der Amis de la Grèce, deren Präsident er bis 1991 war, sowie der Vereinigung der in Luxemburg lebenden Griechen. Er war u.a. Ehrenbürger des Geburtsortes von Nikos Kazantzakis auf Kreta und wurde 2004 für seine Verdienste um die griechische Sprache und Kultur in Athen zum Ambassadeur de l’hellénisme ernannt. 2007 gründete er den Prix d’amitié Grèce-Luxembourg oder Prix Henri et Madeleine Muller, der an Guy Wagner (2007) und Mathias Schiltz (2009) überreicht wurde.

HM arbeitete hauptsächlich als Übersetzer aus dem Alt- und Neugriechischen ins Französische und ins Luxemburgische. 1969 erschien in Les pages de la SELF der Schluss des unveröffentlichten Romans Le soleil ne s’est pas encore couché von Giannis Manglis. Ins Luxemburgische übersetzte er 1975 in Eis Sprooch (verein AL) die Erzählung Déi éischt Sënn von Stratis Miriwilis sowie den Roman Dem Alexis Zorbas säi Liewen a seng Uluechten von Nikos Kazantzakis. Sein Hauptwerk ist die Übersetzung von Homers Odyssee, die in drei Bänden in einer zweisprachigen luxemburgisch-griechischen Fassung erschien.

HM veröffentlichte kulturelle Beiträge im Lëtzebuerger Journal, Luxemburger Wort und Ons Stad sowie in griechischen Zeitungen wie I Patrida und I Kathimerini. Neben seinen Kriegserinnerungen Erenerong un de Streik zu Ettelbrek veröffentlichte er auch lokalhistorische Beiträge über Ettelbrück und Erpeldingen.

Roger Muller / Josiane Weber