Mes anecdotes biographiques (2)

Au lycée de Diekirch

En 1926 je me soumis, avec deux de mes camarades de classe à l’examen d’admission au lycée de Diekirch. On nous fit écrire deux dictées, l’une en allemand et l’autre en français, deux reproductions ainsi que des problèmes arithmétiques.

Nous fûmes admis tous les trois. Nous nous inscrivîmes au secteur classique, qui s’organisait au « Collège de Diekirch » parallèlement au secteur industriel, appelé « Industrie-Schoul » et qui ne comptait que six années d’études, dont trois seulement à Diekirch, alors que les cours classiques du « Gymnase » (= lycée classique) duraient sept années. Dès la classe inférieure, appelée septième, on y enseignait le latin en plus des langues française et allemande, ainsi que l’arithmétique, l’histoire, les sciences naturelles, la doctrine chrétienne, le dessin et la gymnastique.

Rappelons que le Grand-Duché d’alors ne disposait que de trois gymnases, terme synonyme de lycée : celui de Luxembourg-ville, aussi appelé « Athénée », celui de Echternach et celui de Diekirch. On s’imagine combien il était difficile pour la plupart des gens habitant des localités éloignées des gares ferroviaires de fréquenter un de ces lycées. Les automobiles étaient pratiquement inexistantes, et même les bicyclettes étaient souvent trop chères. « Se déplacer » voulait dire « à pied ». De sorte que très peu de ces gens-là avaient les moyens de permettre à leurs enfants des études secondaires. En outre, ces paysans, en majorité des cultivateurs, manquaient de main d’œuvre. Ila avaient besoin de leurs enfants pour la culture des champs. Bien des jeunes gens auraient été capables de passer avec succès les examens secondaires classiques. Mais cela leur était matériellement impossible. En 1933, année de mon examen de première, une statistique officielle faisait état du fait que 3,5 % des luxembourgeois avaient joui de l’instruction classique secondaire. Je me rappelle aussi qu’à mon examen de passage (=quatrième) 8 des 36 élèves passèrent sans examen supplémentaire.

De la cinquième à la première, je suivis les cours de la section gréco-latine. Certains de ceux qui étaient inscrits à la section des mathématiques spéciales et ceux de la section des auteurs grecs justifiaient leur choix en répétant à qui voulait l’entendre, qu’il était insensé de perdre son temps à étudier une langue que les habitants d’aucun pays ne parlent plus et que cela ne rapporte pas un sou. Ils étaient quand même obligés de se plier au cours de latin qui s’enseignait dans leurs sections.

Il est vrai que le grec est une langue compliquée, difficile à apprendre. C’est peut-être le motif de ceux qui refusent d’en reconnaitre la valeur culturelle, parce qu’ils pensent qu’avec beaucoup moins d’efforts, on peut s’enrichir autant ou même d’avantage.

Les Erpeldangeois avaient la chance d’habiter à une distance relativement faible de Diekirch et d’Ettelbruck. À peu près toutes les jeunes filles de notre village, après avoir terminé les sept classes primaires, fréquentaient pendant trois années l’Ecole des Sœurs de la Doctrine Chrétienne d’Ettelbruck (qu’elles appelaient « d’Pensioun »). Cette école préparait ses élèves, entre autres, à l’admission à l’École Normale de Walferdange ou au collège Ste-Sophie de Luxembourg.

Ceux des garçons qui ne voulaient pas aller vers l’enseignement classique se rendaient à pied à l’École Agricole d’Ettelbruck. La distance d’Erpeldange jusqu’à une de ces deux écoles post-primaires d’Ettelbruck était de deux à trois kilomètres.

Quand l’acquisition d’une bicyclette était devenue moins coûteuse, ces établissements devinrent accessibles en quelques minutes, sauf pour les jeunes filles, à qui l’Église, représentée par le curé, interdisait ce moyen de transport. À celles qui n’observaient pas cette interdiction, il refusait la communion, c’est-à-dire la sainte hostie. Il ne leur permettait pas non plus d’être de celles qui avaient l’honneur de porter la statue de la Sainte Vierge à l’occasion des processions.

Durant les deux premières années de lycée, je parcourais à pied les cinq kilomètres qui séparaient notre demeure du centre de Diekirch. Mes pieds dévoraient donc tous les jours 10 kilomètres, et ceci six fois par semaine étant donné que six heures de classe avaient lieu aussi les samedis. J’escaladais chaque fois le Goldknapp qui séparait Erpeldange de Diekirch.

Deux fois par semaine, ma classe était libre de onze à midi, pour reprendre à deux heures de l’après-midi. Ces jours-là, je rentrais chez mes parents pour le déjeuner, ce qui portait mes kilomètres à un total de vingt par jour.

En marchant sur le chemin champêtre par-dessus le dos du Goldknapp, j’avais l’habitude de causer avec mes compagnons, d’échanger nos critiques concernant nos professeurs ou de parler de nos aventures et des problèmes à résoudre.

Quand j’étais seul à traverser les champs du flanc de la montagne, je prenais plaisir à admirer notre maison bien visible d’en haut, et de m’imaginer ce que faisaient mes parents ainsi que mes frères et sœurs, ces derniers étant occupés sans doute à travailler au bureau ou d’assister à une leçon de l’École Normale.

Quand je voyais un train passer devant notre maison, je sentais mon cœur ému jusqu’au fond. Je raffolais des voyages, j’étais follement amoureux des choses étrangères, de la mentalité d’habitants d’autres pays, de leur manière de parler, de leurs traditions. J’aimais mon petit Luxembourg. Mais j’étais aussi imprégné du dicton allemand : « Im engen Raum verengert sich der Sinn ». Je cherchais à m’imaginer que de tous ces voyageurs, les uns allaient vers de beaux sites, les autres en visite chez de bons amis, encore d’autres vers un climat adorable ou des bains de mer. Enfin, dans mon imagination, tous ces gens devaient jouir de leur bonheur. Plus tard je réalisais que beaucoup des occupants du train étaient gravement malades, allaient voir leurs proches dans une clinique, se rendaient à in enterrement … Non, le train n’est pas toujours transporteur de bonheur.

Il m’arrivait parfois, après avoir passé l’examen de passage, de rentrer chez nous un livre ouvert en main pour apprendre par cœur des vers d’Ovide ou de Virgile, et cela tout en marchant. Je comptais ainsi gagner du temps. Car à la maison m’attendaient souvent des travaux tels que celui de scier du bois ou de traire une vache.

Alors mes devoirs à domicile devaient attendre jusqu’à la fin du souper. Il arrivait alors de temps à autre que j’écrivais jusqu’à une heure de la nuit pour finir le texte d’une rédaction. . Le lendemain il fallait me lever vers six heures.

Pour nous, les arbres fruitiers qui longeaient notre chemin de rentrée avaient tant d’attraits séduisants au cours de la saison où leurs rameaux exposaient leurs pommes ou leurs poires. Surtout les cerises d’un cultivateur Diekirchois nous charmèrent un jour irrésistiblement. Et nous voilà qui en cueillîmes quelques-unes, que nous savourâmes, après la fatigue que les efforts intellectuels scolaires nous avaient infligés, quand tout à coup la voix du propriétaire nous surprit. Mais au lieu de nous gronder pour avoir volé ses cerises, il nous adressa les paroles suivantes en souriant :

« Oh là là, mes jeunes amis ! Sont-elles déjà mûres ? Alors bon appétit. Prenez-en et mangez les, mais faites-moi le plaisir de faire attention aux rameaux. Ne les cassez pas. »

Nous le remerciâmes avec la ferme décision de faire attention et de lui épargner la peine de trouver les branches de son cerisier cassées.

Impressionnés par cette attitude, nous nous gardions avec beaucoup d’attention d’endommager les arbres.

Tous nos professeurs, bien au courant de la matière qu’ils enseignaient et très instruits, s’acquittaient de leur tâche aussi convenablement que possible. Je me sentais à l’aise au lycée d’avantage qu’à l’école primaire. Certes, certains des professeurs accusaient un tic qui choquait beaucoup d’élèves. Personnellement, je le supportais sans trop de ressentiments. Celui qui nous enseignait les mathématiques jusqu’en quatrième aimait faire venir au tableau un élève et lui demander d’écrire vite au tableau les chiffres qui répondent à sa question. Il demandait par exemple : « Quel est le carré de a+b ? » Toute la classe le savait, mais en ce moment-là, la peur agitait le garçon qui, devenu nerveux, écrivait a au carré plus b au carré, laissant de côté la mention 2ab. Le professeur le grondait ironiquement en soulignant qu’il était aussi bête que sa propre fille Julie. Je me souviens que dans une de ces situations, le mathématicien Koemtgen ordonna à tous les 36 élèves de ma classe de noter la réponse sur une feuille sans regarder ce que le voisin de banc écrirait. Trente-cinq indiquèrent une réponse incorrecte. Ils eurent tous un zéro, qu’il nota dans son livret de classe.

J’ai été le seul à n’avoir eu aucun zéro pendant toute l’année, sans pour autant probablement avoir été plus doué pour les mathématiques. Les remarques de Koemptgen ne m’effrayaient pas. Je les considérais tout simplement comme l’expression de son humour, qu’il pratiquait pour nous faire rire, puisqu’il se moquait de sa propre fille.

Plus tard, je l’ai rentré de temps à autre. En prenant un verre dans un café à Limpertsberg, nous discutions amicalement. Il insistait sur le fait que j’aurais été un de ses meilleurs élèves et me félicitait de ce que j’avais réussi à organiser.

Je fus choqué en lisant, quelques jours après son décès, dans un journal luxembourgeois, un article d’un ancien élève de ce mathématicien. Il médisait de son ancien professeur, prétendant que celui-ci n’avait pas eu la moindre idée de ce que c’était que les mathématiques.

A ma sortie du lycée de Diekirch, ma sœur Anna, étant devenue institutrice, avait enseigné depuis deux ans à Dellen, commune de Grosbous. Elle décida alors de passer l’examen du 3e rang, titre obligatoire pour ceux qui voulaient rester enseignants au-delà de cinq ans. À cette fin, elle dut s’absenter pendant cinq jours. L’inspecteur me chargea de la remplacer temporairement. Pour remplacer un enseignant du primaire pendant cinq jours, il suffisait en effet d’être porteur du certificat de fin d’études secondaires. J’habitais donc pendant cette brève période dans la maison que la commune mettait à la disposition de l’institutrice et je passais six heures par jour ouvrable dans la salle de classe à surveiller les sept classes, c’est-à-dire 25 écoliers et écolières.

Occuper chaque classe conformément au programme prescrit pour chacune d’elles me paraissait la quadrature du cercle. Je réalisais qu’il fallait étudier les règles de la pédagogie et, plus encore, que l’expérience fait le maitre. En tout cas, la petite rémunération qui me fut allouée suffisait à payer le modeste déjeuner que j’allais me permettre chaque jour chez Gremling, le seul café du village. Aussi, l’occupation de surveiller et d’enseigner, bien que primitivement, me faisait plaisir. Ce qui me donnait envi e d’aller à l’université pour me faire professeur plutôt qu’instituteur, vu que j’aimais particulièrement les langues anciennes, que je croyais mieux savoir enseigner que la calligraphie, les éléments de l’allemand et du français ainsi que la gymnastique avec d’autres petites branches élémentaires.