Mes anecdotes biographiques (3)

Ambiance Erpeldangeoise

Les barrières

Ce dont je me rappelle le mieux des impressions d’Erpeldange gravées dans ma mémoire, ce sont les trois barrières, dont une barrait le passage du chemin de fer directement devant notre maison ainsi qu’une distante d’environ un demi kilomètre au nord de notre habitation et une troisième située aussi à un demi kilomètre au sud de chez nous.

Les deux dernières n’étaient pas visibles pour nous. Toutes les trois restaient normalement fermées. La charge de les surveiller, de les ouvrir et de les fermer incombait à l’un ou l’autre des habitants de la maison assignée à cette charge par l’administration ferroviaire.

N’importe qui des neuf membres de la famille allait ouvrir la barrière où quelqu’un voulait faire passer son troupeau de vaches ou sa voiture à laquelle il avait attelé un cheval ou un bœuf.

La barrière devant notre maison roulait sur des rails, celles éloignées à peu près d’un demi kilomètre, l’une vers le nord, l’autre vers le sud, s’ouvraient en se dressant perpendiculairement dans l’air. Toutes les trois s’ouvraient et se fermaient chacune par une forte manivelle par celui qui savait déployer la force de ses muscles, et, par conséquent, plus souvent par un de mes frères ou moi-même que par notre mère ou une de mes sœurs. Il m’arrivait parfois que mes bras semblaient s’être affaiblis tellement que j’arrivais à peine à tourner la manivelle. En ouvrant tout grand les yeux, je savais quand même entrevoir, malgré la distance, la tête d’un garde-troupeau qui s’était assis sur le bout le plus élevé de la barrière. Il s’agissait ordinairement d’un de mes camarades scolaires, qui aimait me mettre à l’épreuve.

Ce qui nous coûtait aussi bien des efforts que du temps, c’étaient les communications téléphoniques avec ma sœur Maria. Maria, ayant quitté le comte de Castellane dont elle avait éduqué les enfants en sa qualité d’institutrice et, après une année de stage hôtelier en Suisse, était devenue directrice du restaurant sans alcool de Madame Koltz, sous les auspices d’une association antialcoolique. Il était installé dans notre maison un téléphone qui n’était lié qu’avec le service ferroviaire d’Ettelbruck. Personne dans le village ne disposait d’un tel appareil. Pour passer un coup de téléphone avec le numéro 2556, celui du restaurant en question, il fallait parcourir une distance approximative de deux kilomètres qui nous séparait de la cabine téléphonique du café « Beim Babel ».

L’argent

Mon papa me donnait, à partir de mon état d’élève de troisième, un argent de poche de vingt francs. Cela ne représentait qu’une partie du salaire que m’allouait la direction ferroviaire.

A cette époque, il était de mise que chaque père gérât sa famille selon les principes qui avaient été appliqués dans toutes les familles du temps où leur propre père avait organisé leurs comptes. C’est-à-dire que chacun de ses enfants, ayant trouvé un travail, était censé contribuer au financement des besoins de toute la famille, et ceci jusqu’à son mariage.

Mon frère Richard était le premier de nous à gagner un traitement dans une banque. Il remettait à notre papa chaque mois une partie de son revenu, en gardant ce qu’il lui fallait pour subvenir à ses propres frais, tel que le loyer pour sa chambre et les billets du chemin de fer.

Peu à peu, mes autres frères et sœurs trouvèrent un emploi rémunéré, et tous furent successivement soumis au même procédé. Ma sœur Marie, de huit ans plus âgée que moi, après avoir réussi l’examen du cours Fröbel et devenue pédagogue d’école maternelle, fut engagée en France par le comte de Castellane comme institutrice privée de ses deux enfants. Elle paya de ce qu’elle gagnait 310 francs pour le violon que mes parents achetèrent pour moi quand j’allais suivre les cours donnés par l’instituteur Reeff.

Vers 18 ans, quand j’étais en troisième à Diekirch, mon père obtint de la direction des chemins de fer ma nomination de garde-barrière, nomination plutôt théorique car, excepté pendant les vacances, je passais une bonne partie de la journée loin de chez nous. Celui de la famille qui était disponible s’occupait alors de l’ouverture et de la fermeture des trois barrières.

Théoriquement, j’avais droit à une rémunération mensuelle d’une centaine de francs, somme qu’on remettait à mon père à la fin du mois. Conformément au principe de contribution à la caisse familiale, mon père me laissait vingt francs par mois, à titre d’argent de poche.

Notre maison

Lors d’une soirée organisée en mon honneur, on m’offrit un tableau représentant ma maison natale détruite en 1968. L’auteur est l’artiste peintre Steffen de Diekirch. C’est, il est vrai, une peinture qui a l’air d’un chef-d’œuvre d’artiste et j’en suis fier. Mais, en regardant ce tableau, je n’y reconnais guère de ressemblance avec ma maison natale, telle qu’elle apparaissait du temps que nous y habitions. Alors elle avait l’air plus propre et plus grande, avec de beaux volets, quatre pièces au rez-de-chaussée, trois chambres à coucher, un grand comble meublé d’un lit où j’allais dormir quand il y avait plusieurs visiteurs de Bruxelles, de France ou de Cologne. Il y avait en outre un hangar, deux grands greniers à foin, une étable pour les deux vaches et avec le poulailler ainsi qu’une porcherie pour les deux ou trois cochons.

Depuis 1912, toutes les maisons du village disposaient de la conduite d’eau avec au moins un robinet, excepté la nôtre, derrière laquelle je jouais souvent en me gardant de ne pas tomber dans un puits, dont la margelle était recouverte d’abord de quelques morceaux de bois et plus tard d’une plaque ronde en fer blanc solidement clouée dessus. Je ne me rappelle pas en avoir vu quelqu’un puiser de l’eau. Par contre, à une quinzaine de mètres à côté de l’entrée de la maison il y avait une pompe, d’où j’allais souvent apporter un seau d’eau. Malheureusement, en hiver le gel nous empêchait souvent de pomper. Nous mettions alors un bidon d’une capacité de vingt litres sur notre brouette pour aller le remplir chez les voisins les plus proches, à une distance d’environ un kilomètre. À un moment donné, mon père fit examiner l’eau pompée et il s’avéra qu’elle n’était plus buvable. La direction des chemins de fer consentit enfin d’investir la somme considérable que coûtaient les travaux de liaison de notre cuisine avec le réseau de distribution d’eau du village par un tuyau qui devait passer sous terre en-dessous de la Sûre et du chemin de fer. Cela fut réalisé au cours d’une saison où cette rivière était presque entièrement desséchée à cause d’une absence de pluie se trainant à travers tout l’été. Si je ne me trompe, cela a eu lieu en 1921, années dont les vins, appelés « Greechen » ont été particulièrement appréciés, même encore immédiatement après la Deuxième Guerre Mondiale. Quand, à cette époque, l’on m’en servait du prétendument authentique de 1921, je n’en fus quand même pas très enchanté.

En cette année de sécheresse, je m’en souviens, le curé avait fait passer par la Sûre desséchée une longue procession à l’occasion de la fête de l’Assomption, et cela à pied sec.

Malgré l’abondance d’eau, aucun des villageois n’avait installé chez lui une salle de bain. On se baignait à l’aide d’une grande cuve remplie d’eau tiède.

Nous autres écoliers et lycéens profitions tous les ans de la chaleur estivale pour patauger dans l’eau peu profonde au sud de la digue. Entre autres jeux, nous rivalisions un jour dans l’intention de voir qui d’entre nous oserait plonger et rester le plus longtemps sans respirer. De ce concours je conclus qu’une fois sous l’eau, on n’avait plus peur de se noyer, puisqu’il était facile de sortir le nez hors de l’eau. Alors, je me mis à faire les gestes de la natation en-dessous du niveau de l’eau. Et voilà que ma tête sortit de la masse liquide sans aucun autre effort. Ces gestes m’avaient été signalés par mon frère Joseph, nommé sergent à la caserne. À partir de cette expérience, je pris l’habitude d’aller nager régulièrement au barrage alimentant en eau l’ancien moulin de blé devenu producteur d’électricité.

Vers 1924, l’électricité vint remplacer dans chaque maison les lampes à pétrole, que nous appelions « quinquets ». Mais l’argent était trop rare pour illuminer les rues par des réverbères.

Les responsables du chemin de fer interdisaient tout usage du courant électrique dans les services ferroviaires. De sorte que notre intérieur ne pouvait être éclairé que par des lampes à pétrole. On voulait en effet prévenir des catastrophes ferroviaires susceptibles d’être provoquées par l’interruption soudaine du courant électrique. Or, la coupure du courant n’aurait pas arrêté le train, la locomotive étant poussée par la force de la vapeur d’eau chauffée par du charbon.

Chaque fois qu’un train passait, quelqu’un d’entre nous devait, conformément aux prescriptions, se présenter en plein air devant la barrière fermée. Après le crépuscule, il devait s’y poser, une lanterne à huile en main pour que le contrôleur, assis éventuellement quelque part dans le train, puisse s’assurer que nous faisions notre devoir.

La pêche

Mon village a eu longtemps la réputation que la plupart de ses habitants se nourrissaient de la pêche. Son église actuelle, construite entre 1890 et 1900 a été consacrée à St Nicolas, patron des pêcheurs. Car dans la rivière Sûre, qui coule le long de ses maisons, une quantité presque illimitée de poissons attirait l’attention des pêcheurs que l’on voyait nombreux sur les rives, la ligne à hameçon en mains, encore du temps de mon enfance et de mon adolescence.

Mon père avait lui aussi le goût de la pêche. J’aimais les vendredis où, conformément aux dires du curé, on serait puni de l’enfer si l’on ne faisait pas pénitence le jour de la crucifixion du Christ en s’abstenant de la viande. Pour moi, manger du poisson ce n’était nullement une pénitence, mais un vrai délice.

Une fois par an, mes parents achetaient un saumon long d’un mètre et demi que nos jeunes pêcheurs, auxquels se joignait parfois mon frère ainé Richard, avaient pêché. Ils étaient une demi-douzaine à se mettre debout, le soir, sur un canot, l’un à côté de l’autre, proue et poupe tournées, l’une vers la rive gauche, l’autre vers la droite. Une forte lumière d’acétylène faisait tomber ses rayons devant eux dans l’eau, de manière à éblouir les saumons. Chacun tenait en main un trident visant leurs victimes. Au moment où apparaissait un saumon devant le canot, le pêcheur devait agir rapidement, piquer le trident dans le poisson et le tirer de l’eau. S’il tenait trop longtemps son arme sur le fond de l’eau, le canot se renversait, et tout l’équipage tombait à l’eau. Ce qui arriva une fois. Heureusement l’eau n’était pas profonde et les chasseurs de saumons, qui ne savaient pas nager, s’en tirèrent sans autre souffrance que de se mouiller.

Tous les ans, vers le mois de février, les saumons venaient en grand nombre dans la Sûre. Mais aujourd’hui, l’on n’y trouve plus un seul, parce que les eaux du Rhin, par lesquelles les saumons passaient, sont trop polluées.

L’Église

Les représentants de l’église, et particulièrement le curé Bourg, faisait vibrer la chaire quand il criait son sermon. Je me rappelle qu’à l’âge d’environ quatre ans, j’étais assis à l’église sous la chaire à côté de ma sœur Séraphine. Je regardais, curieux, la grosse sculpture en bois de quelque trente centimètres suspendue et mal attachée sous la chaire et représentant une grappe de raisins. Quand le prêtre accompagnait ses paroles de sauvages tapements de pied, la grappe vacillait de gauche à droite.

Il ne se bornait pas à stigmatiser le péché d’ajouter de la viande au repas de vendredi. Il menaçait aussi les paroissiens de terribles punitions dans l’au-delà au cas où ils croiraient Darwin, qui disait que l’homme descendait d’une race éteinte de singes. Alors, disait-il, il vaudrait mieux que nous descendions des fourmis, qui ont de la discipline et qui sont zélées et laborieuses.

Mon frère Richard avait des réactions assez vives. Comme le curé Bourg ne voulait pas le laisser entrer dans la sacristie derrière l’autel et l’admettre comme enfant de chœur, il réussit à s’emparer des clés et à enfermer le curé à l’intérieur de la sacristie, où le prêtre était en train de se parer pour la messe. Je ne me souviens pas de quelle manière le pauvre fut libéré mais je me rappelle qu’à l’âge d’environ cinq ans, donc avant d’avoir fréquenté le cours de religion, je le rencontrai lors d’une de ses promenades. Il m’adressa la parole et me caressa gentiment, comportement bien différent de celui du prêtre qui, en prononçant son sermon, tape furieusement le plancher de la chaire avec ses pieds et qui, comme l’on m’avait dit, se montre brutal envers les écoliers.

La bicyclette était devenue un véhicule au prix abordable vers 1920. Plusieurs garçons devinrent amateurs de cyclisme. Mais à une jeune fille, qui avait eu l’audace de se déplacer en pédalant, le curé refusa de la communier et lui interdit de faire partie de celles qui avaient l’honneur de porter la statue de la Sainte Vierge à la tête des processions. Le cyclisme féminin était en fait considéré comme immoral, puisque la jupe de la cycliste laissait entrevoir les jambes jusqu’aux genoux.

Le fait est que l’Église dominait alors l’atmosphère du village, dont la grande majorité des habitants méprisaient ceux de leurs concitoyens qui n’assistaient pas, les dimanches, aux quatre offices divins : la messe matinale de sept heures, la grand-messe, les vêpres de l’après-midi et le culte du soir. Ces quatre obligations religieuses ne constituaient aucunement des corvées, mais, au contraire, elles étaient très populaires. Car la première de ces cérémonies était suivie du meilleur petit-déjeuner de la semaine et la seconde du plus riche déjeuner. Après les vêpres, adolescents et adultes profitaient de leur sortie pour aller à l’un des quatre cafés prendre quelques verres de bière et jouer aux quilles, deux de ces cafés disposant d’un jeu à trois quilles. Se rendre au culte du soir pour y réciter le chapelet, c’était pour les hommes le prétexte le plus possible de s’absenter de chez eux et de ne rentrer qu’après avoir joué aux cartes pendant deux ou trois heures et se faire servir quelques bières par un des quatre cafetiers du village.

Pour revenir aux traditions qui ont trait à l’église, mentionnons l’allégresse que provoquait, parmi les écoliers, le jeudi saint, le soi-disant envol vers Rome des cloches de l’église. Nous autres écoliers nous imaginions les voir s’envoler et prenaient plaisir de remplacer leur sonnerie par le tapage de nos crécelles.

Les besognes

Comme je l’ai déjà souligné avec émotion, les mères de famille étaient surmenées par de rudes efforts. Elles ne connaissaient pas la machine à laver. Elles allaient lessiver sur la rive de la Sûre. Pour ce faire, il fallait charger les vêtements et les draps de lit dans une corbeille, qu’on mettait sur une brouette pour la véhiculer jusqu’à la rivière en question. L’on y ajoutait une longue planche à laver avec une batte composée de quatre planches carrées. Un de mes frères ou moi-même amenait la brouette ainsi chargée sur environ 300 mètres, qui séparaient notre maison de la Sûre. Ma maman et moi placions la planche à laver au bord de la rivière de manière à ce qu’un de ses bouts passât de quelques centimètres au-dessus de l’eau. On posait la batte tout juste sur la planche jusqu’à la limite de la rive. Maman se mettait à genoux dans la batte, plongeait une pièce du linge dans l’eau, l’étendait sur le bout de la planche devant elle et essorait le linge avec le battoir. Quand tout le linge sale était battu, on le déployait sur le gazon de la rive pour que le soleil le blanchisse.

Une autre besogne consistait à chauffer le four de la petite cuisine avant d’y introduire les miches de pain. Pour ce faire, il fallait évidemment avoir de la farine de blé. C’est pourquoi les mardi ou jeudi après-midis j’étais souvent obligé de prendre notre véhicule à deux roues et deux timons (que nous appelions « jabel »). Je me mettais entre les deux timons, dont je saisissais l’un de ma main gauche, l’autre de la droite. Je faisais avancer devant moi le jabel jusqu’à Ettelbruck, au magasin de farine Reiles.

J’y achetais un ou deux quintaux de cette marchandise, qu’on me chargeait sur mon véhicule. Je me rappelle qu’un jour, à l’âge d’environ quatorze ans, je manquai de force. Mon jabel refusait de monter la pente escarpée qui menait sur le pont construit au-dessus de la Sûre et qui reliait Ettelbruck à Erpeldange. Je poussais et poussais et finis par faire tomber un des sacs par terre.

Je tremblais et suais, mais sans réussir à ramasser le sac et à le remettre à sa place, jusqu’au moment où un cultivateur erpeldangeois, qui me connaissait, s’amena avec sa voiture tirée par deux chevaux. Il s’arrêta, ramassa le sac, le remis sur mon jabel qu’il attacha avec une corde à sa voiture et me fit asseoir à côté de lui alors que mon véhicule nous suivait.

Mener paître les vaches était une des occupations accessoires les plus triviales des écoliers et des teenagers du village, qui cherchaient à y passer le temps aussi agréablement ou aussi utilement que possible.

Quand il y avait deux ou plusieurs pâtres gardant leurs troupeaux sur des pâturages voisins, l’on se tenait compagnie. Souvent, nous allions ramasser du bois dans une forêt voisine, et voilà qu’on allumait un feu sur le pré. S’il y avait tout près un champ planté de pommes de terre, nous en arrachions une demi-douzaine que nous confiions aux flammes. Les pelures des tubercules étaient brûlées et noires et dures, nous les épluchions avec précaution et nous en mangions la chair blanche avec volupté. Certes, si le garde-forestier nous pinçait, alors que nous osions allumer un feu si proche des arbres, il nous menaçait de nous faire payer un procès-verbal. Mais effectivement, il se bornait à nous gronder et à nous montrer la main fermée en poing.

Ceux qui restaient seuls avec leurs troupeaux, pour ne pas s’ennuyer, lisaient des livres ou, couchés sur le gazon, apprenaient par cœur quelques vers d’un poète latin ou préparaient dans un cahier le brouillon d’une rédaction imposée comme devoir à domicile.