Mes anecdotes biographiques (4)

Adieu Erpeldange et bonjour Neudorf

Pendant la seconde quinzaine du mois d’août 1933 a eu lieu l’examen de fin d’études au lycée. Les séances d’épreuves étaient un jour sur deux, donc après chaque journée d’épreuve, il y avait une journée de libre afin de laisser aux candidats quelque temps pour passer en revue la matière fixée au lendemain et, comme nous le supposions, pour laisser du temps aux correcteurs. J’étais donc en train de penser à la rédaction allemande quand j’appris que ma sœur Séraphine, l’enfant ainé de nos parents, de treize ans plus âgée que moi et mariée depuis deux ans, était décédée à la clinique pendant son accouchement. L’enterrement eut lieu à Luxembourg-Neudorf où mes parents étaient, depuis quelques années, propriétaires d’une maison louée à une famille de ce faubourg.

L’on imagine quel était mon état de deuil dans la salle d’examen le lendemain des funérailles. Pendant les cérémonies funéraires, j’avais été tout près de décider d’abandonner ma participation à l’examen et de m’y soumettre l’année prochaine. Je finis quand même à me concentrer quelque peu et je réussis à passer sans accroc.

C’est alors que mon père prit sa retraite. Il pensait qu’avoir passé les sept classes du lycée représentait une plus haute formation que celle de la grande majorité de la population. Il est vrai, en effet, que j’avais vu sur le périodique « Schulbote » une statistique suivant laquelle 3,4% des luxembourgeois seulement avaient obtenu le diplôme de fin d’études secondaires classiques. Moi, j’aurais bien voulu suivre des cours universitaires. Mais mon père disait que ça coûterait trop et que nous ne pourrions pas nous permettre un tel luxe. En outre, il disait craindre que je me considère alors comme supérieur à mes frères et sœurs que je mépriserais et éviterais tout contact avec eux.

J’étais le seul des sept enfants à avoir terminé les études secondaires classiques et papa pensait que cela dépassait déjà de loin ce à quoi les gens de la plèbe comme nous avaient droit, puisque cela était le privilège de la haute volée. Il finit quand même par me permettre de devenir maître d’école. En général. Le curé, le bourgmestre et le maître d’école représentaient de toute façon le niveau social supérieur.

À cette époque, la formation de l’instituteur se composait de six ou sept ans primaires et de trois ans d’enseignement secondaire, suivis de quatre ans d’École Normale. Comme en 1933 on se rendait compte que le nombre d’instituteurs employés n’était pas suffisant pour les besoins du Grand-Duché, on eut recours à un examen d’admission à la classe finale de l’École Normale, et cela pour les détenteurs du diplôme de la première du lycée classique. Seize candidats se présentèrent, donc cinq furent admis à la classe supérieure de l’École Normale. Je fus parmi ces derniers. Les onze autres ne furent pas refusés, mais durent réussir les deux années supérieures pour obtenir le brevet du quatrième rang, qui conférait le droit d’enseigner durant cinq années au maximum. Endéans ces cinq ans, le détenteur du 4e rang était obligé de passer l’examen du 3e rang, sinon il était exclu du droit d’enseigner. Il lui était loisible d’acquérir, chaque fois par examen, les titres d’instituteur de 2e et 1er rang. Entre chacun de ces examens, il fallait laisser un intervalle de deux années.

La fréquentation de l’Ecole Normale était gratuite et mes frères et sœurs ayant tous un travail, notre père jugeait ses moyens financiers suffisants. Il décida de prendre sa retraite. Mes parents avaient acheté à Luxembourg-Neudorf quelques années plus tôt une maison au prix de 20 000 francs qu’ils avaient louée. Ils révoquèrent la location et nous quittâmes Erpeldange pour emménager là-bas.

Habituellement, je prenais le tram pour me rendre en ville et allais du dernier arrêt de tram jusqu’à l’Ecole Normale à pied. A midi, j’allais prendre le déjeuner au restaurant « Vollekswuel » que dirigeait ma sœur Marie en commun avec sa collègue Balter. Les deux directrices m’offraient gratuitement le repas. Je préférais ne pas rentrer à Neudorf pour manger avec mes parents, car cela m’aurait couté deux heures de plus. Au restaurant j’avais, en mangeant, le manuel de psychologie ou celui de pédagogie devant moi. Je cherchais à gagner du temps. En effet, bien que pour mes rédactions allemandes le professeur Paul Henkes, connu pour ses activités littéraires et auteur de plusieurs livres jugés d’une haute qualité, m’accordât régulièrement un chiffre un comme d’ailleurs le professeur Thies en français, je figurais parmi les plus mauvais élèves de ma classe. En effet, nous autres, venus du lycée classique, étions considérés et traités par nos condisciples un peu comme des intrus. Il nous fallait apprendre en une année certaines branches étrangères au programme lycéen et dont les normaliens avaient déjà ingurgité une bonne partie au cours des trois années précédentes, telles que la pédagogie et un aspect de la psycologie.

Durant cette année scolaire, je me sentais comme sous la férule d’une dictature. L’Ecole Normale, conçue pour la formation des candidats instituteurs, me faisait l’impression d’être l’établissement le moins pédagogique du pays. Il fallait tout apprendre par cœur plutôt qu’à chercher à concevoir le sens des textes. Dans les épreuves d’examen, on était jugé incapable si on rendait le sens des textes du livre par des tournures personnelles qui prouvaient qu’on avait saisi la signification du chapitre en question.

Un des enseignants, ancien instituteur, me traitait de petit écolier, malgré mon âge de vingt-et-un ans atteint vers la fin de l’année 1934. Après qu’il nous avait annoncé la date d’une composition de pédagogie, date que je n’avais pas distinctement entendue et avais donc demandé à voix basse à mon voisin, cet enseignant du nom de Goedert me gronda vilainement et m’infligea une punition qui consistait à copier quatre pages du manuel de pédagogie à lui remettre pour le lendemain.

En août 1934 eut lieu l’examen de fin d’études « normales ». Je fus classé avant-dernier et obtins le « quatrième rang » après un examen supplémentaire en littérature allemande, dont mon exposé avait été jugé trop personnel. J’aurais dû citer littéralement le texte du manuel au lieu d’écrire ce que j’en pensais après avoir lu le roman à interpréter.

Suivant la recommandation de mon père, il était temps d’adresser une demande aux communes qui venaient d’annoncer la vacance d’un poste d’instituteur.

C’était une époque de chômage dans à peu près tous les domaines. Peu de postes d’instituteur étaient disponibles. La plupart des nouveaux détenteurs du quatrième rang ne trouvèrent guère une place. Ils durent se contenter d’aller remplacer temporairement des instituteurs qui devaient s’absenter pour maladie ou d’autres raisons.

Moi, j’eus la chance d’être élu par le conseil communal de Redange-sur-Attert pour l’école de Niederpallen après avoir été recommandé par le curé Muller, chef de la paroisse de Luxembourg-Neudorf.