Mes anecdotes biographiques (5)

Mes débuts comme instituteur

Mon installation en 1934 à Niederpallen, village de la commune de Redange-sur-Attert, débuta par mon déménagement dans la maison de la famille Heschbourg, où on me loua une chambre à coucher au premier étage et une pièce au rez-de-chaussée qui me servait de bureau et où je corrigeais les cahiers des écoliers et préparais mes leçons. J’allais aussi me présenter au conseiller municipal Muller et au curé du village Lahure. Ce dernier m’avait recommandé, sur l’intervention du curé Muller de Neudorf, au conseil municipal de Redange pour l’élection d’un des nombreux candidats au poste d’instituteur de Niederpallen.

Mon traitement mensuel était au début de 1100 francs moins un sous, c’est-à-dire exactement de 1099,95 francs. Deux mois après, l’index était tombé et mon traitement était descendu à environ 1080 francs. Pour ma pension complète, je devais à Madame Heschbourg 18 francs par jour, donc environ 540 francs par mois. Je donnais le reste à mon père comme contribution aux frais de la famille, tout comme mes frères et sœurs avaient été obligés de financer l’entretien du ménage jusqu’à leur mariage.

Mon père me laissait quand même 200 francs par mois comme argent de poche, ce qui suffisait pour dix voyages aller-retour par chemin de fer de Noerdange (station ferroviaire la plus proche de Niederpallen) à Luxembourg car le billet simple coûtait 10 francs.

Evidemment, il me fallait aussi de l’argent pour aller prendre un verre au café Zigrand en compagnie de mes nouveaux amis de Niederpallen.

Un an après, la veuve d’un ancien instituteur du village, domiciliée tout juste en face de l’école, vint m’offrir la pension complète au prix de seulement 15 francs par jour. Quand j’en parlai à Madame Heschbourg, elle se déclara d’accord à tout offrir au même prix. Ce qui me poussa à rester chez elle avec son mari, leur fils et leur fille qui, en me servant le repas, semblait s’intéresser à ma présence, mais je ne lui faisais pas la moindre avance, tout en respectant les règles de politesse.

Le nombre total de mes élèves durant les quatre années que j’ai passées dans ce village, ne s’élevait qu’à dix-sept. Mais j’avais à m’occuper de huit classes avec une dizaine de branches dans chaque classe. L’horaire prescrivait six heures par jour, excepté le dimanche et le jeudi après-midi libres. L’ensemble des récréations représentait deux heures et demie. Des trente-deux heures d’horaire il en restait donc vingt-neuf et demie disponibles pour l’enseignement. C’est à dire à peu près trois heures et demie par semaine ou approximativement une demi-heure par jour pour chacune des classes. Il fallait donc organiser son travail très consciencieusement et avec bien de la réflexion. A chaque classe il y avait lieu d’imposer des exercices écrits et de trouver le temps de les corriger et d’en donner d’autres. Chaque classe se composait de deux ou trois élèves. Dans la huitième année il y avait un seul, l’enfant des Heschbourg, qui me semblait assez doué pour être admis à un lycée classique. Cependant, à l’époque en question, la plupart des villageois considéraient ces études comme indiquées à titre de privilège aux familles de la haute volée. En outre, ses parents pensaient qu’on apprendrait d’avantage au cours d’une huitième année d’études primaires qu’en fréquentant pendant deux fois cinq mois les cours postscolaires de Rédange, et ceci à quatre heures par semaine.

Ces cours me furent confiés à moi, le plus jeune des instituteurs de la commune, qui tous préféraient rester libre les jeudi après-midi que de travailler pour trois francs et demi par deux séances de deux heures par semaine.

Quant à la matière à enseigner, un manuel était disponible qui se composait de plusieurs sections, l’une offrant des sujets concernant la viticulture, et destinée à la région mosellane, l’autre à l’agriculture, une troisième à l’artisanat, et ainsi de suite. Je choisissais l’agriculture. Mais la méthode d’apprendre à ces adolescents la discipline ainsi que les principes de la botanique, la zoologie, la physique et la chimie, qui influencent les travaux des cultivateurs, ne m’étaient pas très familiers.

On me payait quelques quatre francs par leçon, ce qui me rapportait après la période des cours de la première année environ 1700 francs, montant que je remis à mon père, qui en profitait pour payer à ma sœur Anna une nouvelle armoire destinée à faire partie de l’ameublement de son appartement loué à Dudelange, où elle venait d’être nommée après avoir enseigné cinq années à Dellen.

Le traitement des institutrices était alors de dix pourcents inférieur à celui de leurs collègues masculins. En revanche, elles pouvaient se faire pensionner à l’âge minimal de cinquante ans, tandis que les instituteurs devaient avoir atteint au moins l’âge de soixante avant de prendre la retraite.

L’inspecteur venait deux fois par année contrôler la qualité de mon enseignement. Tous les ans, il déposait au Ministère de l’Education une note sur son appréciation, qui pouvait varier entre le chiffre un (très bien) et six (minimum). Au début, j’obtenais régulièrement un trois, qui signifiait « satisfaisant », plus tard il m’accordait un deux (bien).

Un après-midi, quand je me trouvais avec mes élèves du cours post-primaire supérieur dans une des salles scolaires de Rédange, l’inspecteur Wagner vint m’y rendre visite en compagnie de l’inspecteur stagiaire Stoffel, pour le familiariser avec la méthode qu’il fallait adopter.

Après la fin de la leçon, Wagner m’ordonna d’un ton autoritaire d’aller à la gare de Rédange acheter pour lui et Stoffel un billet leur permettant d’aller jusqu’à Noerdange par le train à voie étroite reliant Noerdange à Martelange et appelé « Jangeli ». Il me donna de l’argent et je les quittai. Mais j’entendis encore une partie de leur conversation qui se rapportait à mes facultés. Je compris qu’il considérait les instituteurs détenteurs du diplôme de fin d’études du lycée classique comme peu capables d’apprendre à faire la classe.

J’allais acheter les billets convaincu que Wagner voulait m’éloigner pour m’empêcher d’entendre ses remarques adressées au stagiaire Stoffel au sujet de ma méthode.

Je pensais aussi à ce que m’avais dit mes collègues plus âgés et exerçant leur profession dans des localités voisines. Entre autres, j’avais retenu les phrases suivantes : « Stoffel  est un vrai « stoffel », terme luxembourgeois et allemand qui signifie « rustre » ou « personne grossière » ».

« En général, disaient-ils, ces inspecteurs se donnent un air de supériorité comme s’ils avaient oublié qu’ils sont en somme nos collègues qui ont eu la chance d’être choisi par notre ministère pour aller faire quelques études élémentaires de plus aux frais de l’Etat. Ils nous traitent comme si nous étions tous des nullités. »

Il est vrai qu’au début, Stoffel me faisait à moi aussi cette impression. J’en reparlerai dans un des chapitres suivants.

Je passais évidemment une partie des heures d’après-classe à préparer mes leçons et à corriger les devoirs. Pendant le temps de loisir, je ne m’ennuyais pas. Je lisais des œuvres allemandes, françaises, anglaises et grecques. Je traduisais quelques-unes de ces dernières en allemand ou français. J’allais prendre un verre au café Zigrand en compagnie de mes nouvelles connaissances du village. Je me réjouissais souvent de la visite de mon meilleur ami, Victor Ewert, un ancien camarade de classe. Il restait quelquefois plusieurs jours, et je partageais alors ma chambre à coucher et mon lit avec lui.

Il suivait alors encore des cours universitaires, d’abord à Paris, puis à Exeter en Angleterre, pour devenir professeur de philologie. Nous nous entretenions beaucoup de nos intérêts des littératures allemandes, françaises et anglaises ainsi que de la façon de se comporter aux universités. Il assistait plusieurs fois aux leçons que je donnais dans la salle de classe.

Je consacrais bien du temps disponible à la correspondance. J’échangeai des lettres avec des étudiants grecs, qui les rédigeaient en français et que je leur corrigeais. Moi, j’écrivais mes réponses en grec. Ils me les retournaient corrigées avec des notes explicatives. C’est ainsi que mon adresse dans l’emploi de cette langue difficile se précisait de plus en plus sans jamais cependant – il faut l’avouer – atteindre la perfection.

Je répondais aussi consciencieusement aux lettres d’une correspondante de deux ans plus âgée que moi et qui habitait chez ses parents vis-à-vis de notre maison à Neudorf. Quand je m’étais apprêté à partir de chez mes parents pour aller m’installer au village où je venais d’être nommé instituteur, je m’étais rendu chez tous nos voisins directs pour leur dire au-revoir. Quand j’avais dit adieu aux parents de la jeune fille, je tendis la main aussi à elle qui, alors, me donna un baiser d’adieu. Ce fut la première fois de ma vie que j’eus un contact aussi intime avec une jeune fille de mon âge. Depuis, pendant deux années, elle m’adressait régulièrement des lettres avec des remarques qui me faisaient penser à des sentiments amoureux. Je lui répondais sans savoir à quoi cela allais aboutir.

Nous nous rencontrions aussi quand je rentrais chez mes parents pendant les périodes de congés. Mais cette relation n’aboutit jamais à des contacts plus intimes.

Pour gagner notre capitale, je devais changer de train à Kleinbettingen, un village situé à la frontière belge. Je devais parfois longtemps y attendre un train pour Luxembourg. Pendant ce temps, j’allais quelquefois rendre visite à une famille apparentée à ma correspondante Marguerite de Neudorf et qui habitait sur la route de Kahler. Marguerite y avait une cousine du nom de Madeleine, que je trouvais au début chaque fois en compagnie d’un jeune homme dont elle avait fait la connaissance à Wasserbillig, où il exerçait le métier de boucher. Après un certain temps, je ne la voyais plus avec lui.

A partir d’un moment donné, ses regards tournés vers moi semblaient refléter un certain intérêt et une forte sympathie. Et nous finîmes par tomber amoureux l’un de l’autre. Au début de 1935, nous demandâmes à ses parents s’ils nous permettaient de contracter mariage. Il était alors interdit de se marier sans le consentement des parents des deux côtés. Mais mon père insistait que je passe, avant de me marier, l’examen d’obtention du troisième rang, sans lequel on n’avait pas le droit d’enseigner au-delà de sept années. Je réussis cet examen en juillet 1936.

Le mariage civil eut lieu le 8 septembre 1937 à la commune de Steinfort, la célébration religieuse à l’église de Kleinbettingen. Les noces furent accompagnées d’un grand dîner dans la maison des parents de Madeleine, qui avaient engagés une dame de Steinfort qui jouissait de la réputation d’être particulièrement versée en gastronomie. Elle prépara et servit les plats du repas auquel assistaient mes parents, mes frères et sœurs ainsi que mon meilleur ami Victor Ewert.

Notre photo de marriage, le 8 septembre 1937

Je m’installais avec ma jeune épouse dans un appartement que nous avait loué un fermier. Nous disposions d’une chambre à coucher et d’un salon très spacieux, qui avait une largeur de sept et une longueur d’environ huit mètres. A cette époque aucune des maisons du village ne disposait d’une salle de bain.

Les parents de Madeleine et sa sœur Anna ainsi que les membres de ma famille nous rendaient souvent visite. Mon ami Victor venait aussi nous voir parfois, mais sans pouvoir passer la nuit chez nous puisque nous n’avions qu’une seule chambre à coucher. Blanche, la fille de mon frère Jos passa chez nous une fois toute une semaine. Elle dormait près de notre lit sur une petite couchette.

Elle était alors âgée de cinq ans et se montrait ravie de son séjour chez nous, surtout parce que je lui racontais bien des contes de fée. Mais quand nous la ramenâmes chez ses parents à Merl, elle pleura en apprenant que ses sœurs étaient passées de porte en porte dans leur quartier le 2 février, une bougie allumée en main et en chantant « Léiwer Herrgotts-Blieschen, gitt ons Speck an Ierbessen, ee Pond, zwee Pond, dat anert Joer, da gitt der gesond ». A presque chaque porte on leur avait offert quelques sous ou un petit cadeau : quelques bonbons ou un bâton de chocolat. Elle regrettait amèrement d’avoir passé cette date à Niederpallen.

Au bout de cinq mois de grossesse, Madeleine subit une fausse-couche le 25 mars 1938. Elle mit au monde une fille qui fut baptisée par le curé du village sous le nom de Marie Henriette Solange, mais qui mourut le lendemain de sa naissance.

L’atmosphère générale au village, où je m’étais préparé à l’examen du troisième rang, nous paraissait agréable. Cependant, les traitements étant considérablement supérieurs dans les villes, j’adressai ma candidature à l’administration de plusieurs de ces localités qui exigeaient la promesse d’acquérir le certificat du deuxième rang en se soumettant à l’examen y relatif au plus tard dans trois ans. Madeleine avait alors passé une année avec moi à Niederpallen, la quatrième année de mon poste d’instituteur là-bas.

Je fus élu à Ettelbruck, et nous nous mîmes à préparer notre emménagement dans cette ville de caractère commercial.

Un architecte d’Ettelbruck, du nom de Marcel Bram, nous connaissait par le fait que du temps où ma famille avait habité à Erpeldange, nous faisions réparer nos chaussures par son père, cordonnier à Ettelbruck. En outre, il était l’ami d’Eugène, l’époux de ma sœur Marie.

Celui-ci me proposa de louer un petit appartement dans la maison d’une veuve habitant dans la rue de Warken.

A l’école, je n’avais qu’à enseigner deux classes réunies dans la même salle, en tout une trentaine d’écoliers. Ce qui me fatiguait moins que les dix-sept qui avaient formé huit classes à Niederpallen. En outre, on me payait pour les cours postscolaires 5 francs de l’heure, donc 1 franc de plus qu’à Redange, et quelques francs par semaine pour la surveillance de l’étude des écoliers pendant une heure après la classe.

Un menuisier de la ville me dit un jour qu’il trouvait les cinq francs mentionnés ci-haut comme un gaspillage de la part de l’administration communale, étant donné que même un menuisier ne gagnait qu’autant malgré son dur travail, alors qu’un enseignant gagnait autant pour ne rien faire de plus.

L’atmosphère d’Ettelbruck était agréable et favorable aux nombreux magasins, il est vrai, mais d’une dimension humaine.

Dans la rue de Warken, tous nos voisins se montraient gentils, et on échangeait souvent avec eux quelques mots. Quand Madeleine se trouva enceinte de notre fils Claudy, nous décidâmes de trouver une habitation plus grande, et nous emménageâmes dans une maison entière dans la rue des Prés, qui s’appelle aujourd’hui rue de l’Ecole Agricole.

Il y avait un grand jardin, qui nous permettait de cultiver et de récolter de bons et nombreux légumes. Tous nos voisins étaient gentils. Nous visitions souvent mon village natal, où les cultivateurs nous vendaient des légumes rares, même pendant l’occupation allemande.

En 1939, ma mère mourut à la clinique. Elle souffrait du diabète depuis longtemps et on lui avait amputé une jambe. Cela nous causa un grand chagrin. Elle mourut et fut enterrée à Neudorf.