Mes anecdotes biographiques (6)

La guerre

Le 10 mai 1940, les allemands occupèrent Ettelbruck. Jusqu’à la fin de l’année scolaire, ils ne s’occupèrent pas de l’école. Mais dès le début de l’année suivante, ils imposèrent à tout notre système d’instruction l’allure hitlérienne. Au début de chaque leçon, l’enseignant devait lever le bras droit horizontalement devant lui en disant à haute voix « Heil Hitler ». Les élèves étaient obligés de saluer à leur tour de la même manière. Il était interdit d’enseigner le français ou de le parler, n’importe où. Celui qui se faisait attraper d’avoir dit un seul mot de cette langue pouvait s’attendre indirectement au pire, tel que le camp de concentration, parce que le parler luxembourgeois serait du pur allemand. Cependant, écrire cette langue ou la parler en classe était considéré comme un crime grave.

Pour eux, toutes les langues autres que l’allemand étaient de la pacotille. Ils organisaient cependant des cours d’anglais, pour disposer de personnes capables de transmettre les ordres de leurs maîtres aux habitants de la Grande-Bretagne, qu’ils allaient conquérir sous peu. Quand un luxembourgeois répondait par « bonjour » à une salutation hitlérienne, il était menacé de punitions inhumaines.

Quelques collaborateurs luxembourgeois, pour être bien vus par les envahisseurs et profiter dans leur carrière, mais considérés comme traitres par la grande majorité de leurs compatriotes, fondèrent en 1940 l’association pro-allemande VDB (Volksdeutsche Bewegung).

Très petit fut le nombre de candidats membres parmi les instituteurs d’Ettelbruck : il y en avait un seul, qui fut récompensé par sa nomination au poste d’inspecteur.

Le Gauleiter Simon et ses collaborateurs publièrent alors dans les journaux un texte en grandes lettres disant que tout employé ou fonctionnaire public perdrait son poste s’il ne devenait pas membre de la VDB. Alors à peu près tous les travailleurs publics devinrent membres.

En septembre 1942, nous organisâmes une grève pour protester contre les hitlériens. Tous les enseignants de notre ville participèrent. Les élèves étaient venus dans la cour de l’école mais on ne les fit pas entrer dans les salles. Tout-à-coup ils se sauvèrent tous prétendant qu’un passant leur aurait crié : « Sauvez-vous, les américains ont atterri à Esch ».

Une trentaine de grévistes furent condamnés à mort et fusillés à Cologne. Parmi eux deux ettelbruckois et quatre citoyens de Wiltz, dont deux instituteurs.

Les instituteurs de notre école furent amenés par la police à la mairie et interrogés. Heureusement, notre inspecteur général Staar nous sauva en témoignant que, malgré nos ordres, les élèves s’étaient enfuis.

Staar était tout-à-fait pro-hitlérien. Il m’avait même un jour reproché sévèrement de ne pas encore avoir accepté un poste SS et de ne jamais porter l’uniforme jaune de la VDB. Mais il pensait que l’hitlérisme devait être humain et qu’on ne devait ni tuer ni maltraiter personne.

Après la guerre, on m’invita au tribunal de Diekirch pour relater ce que je savais sur son comportement. Je rapportai entre autre son intervention lors de la grève. Ce qui, je pense, fut la cause du fait qu’il fut jugé peu sévèrement. Il fut laissé en liberté, mais démis de ses fonctions.

Notre collègue Eugène Simon, directeur de l’école, fut déposé de sa fonction et remplacé par un allemand du nom de famille Leiser.

Quand celui-ci me vit seul, il me montra qu’il avait lui aussi assez bon cœur. Il me confia qu’un employé luxembourgeois de la poste m’avait trahi aux autorités allemandes en leur disant qu’il m’avait entendu téléphoner à un professeur de Diekirch, du nom de Victor Ewert, et à une institutrice, Anna Muller de Dudelange, pour les inciter à prendre part à la grève. Il me recommanda d’être prudent parce que ces gaillards seraient capables de ne pas tenir compte du fait qu’on ne peut pas changer de patriotisme du jour au lendemain.

Plus tard il fit un discours dans un village dans l’Oesling, dont le nom m’échappe. Il y souligna aussi que celui-là était un traitre qui, avant d’avoir expérimenté les conditions de vie dans une province d’un autre pays, se déclarait subitement citoyen du Gau Moselland. Il insistait à ce qu’on laisse du temps aux patriotes luxembourgeois pour accepter la nationalité allemande.

Il fut évidemment révoqué et reconduit à son poste de simple maître d’école en Allemagne à Idar-Oberstein. Après la guerre, la région où se situait son école fut occupée par les français qui lui demandèrent un témoignage écrit par un luxembourgeois sur ses activités au Grand-Duché. Il s’adressa à moi. Mon certificat lui assura son poste.

Aussi l’administration imposait-elle à tous les fonctionnaires et employés publics le port de l’uniforme jaune. S’ils refusaient, ils étaient remplacés par des collègues allemands et déportés.

On nous imposait de nous rendre à Diekirch un des jeudi après-midi libres pour y choisir un de ces uniformes jaunes à notre mesure. Nous y allâmes plusieurs fois, prétendant ne rien avoir trouvé à notre mesure. A la fin du compte, nous ne pouvions plus refuser d’emporter un veston sans pantalon, que nous n’allions jamais mettre.

Malgré la grève, le service militaire fut imposé et tous les jeunes gens âgés de moins de vingt-six ans furent enrôlés de force et devaient se battre pour leur soi-disant patrie allemande en Russie, en Pologne ou en France etc.

Heureusement, j’étais plus âgé et ne fus pas forcé d’aller au front sacrifier ma vie pour une Allemagne que je commençais à haïr.

Beaucoup des enrôlés se cachaient ou gagnaient le maquis français ou belge. Alors leurs parents avec tous leurs enfants étaient punis par déportation. Je me rappelle qu’à Marnach, où je devais travailler chez un cultivateur pendant les vacances, un enrôlé devenu soldat pour empêcher que sa famille ne soit déportée, fut tué au front de Russie peu de temps après avoir joint l’armée.

Le onze septembre 1944, l’armée américaine chassa les allemands d’Ettelbruck et ceux-ci se retirèrent à notre grande joie. Tous les habitants cherchaient à inviter chez eux un soldat pour le saluer et lui offrir un verre de vin ou un repas.

Malheureusement, en décembre les allemands commençaient leur « Offensive Rundstedt » et les ettelbruckois se rendaient compte que les américains se retiraient et que les hitlériens étaient sur le point de réoccuper la ville. Les habitants se mettaient à fuir massivement. Mon épouse et moi nous servîmes de nos bicyclettes pour partir en toute hâte.

Sur la route d’Ettelbruck à Schieren, on entendait hurler les canons des allemands. Le bedeau de notre église fut tué par une des balles tirées sur nous.

Je transportais deux de nos enfants sur mon vélo, Jean-Paul devant ma selle et Claude derrière moi sur le porte-bagage. Maman avait mis Marie-Christine sur le porte-bagage derrière elle. Marie-Christine était âgée de trois ans et demi et ne savait pas se tenir sur son siège. Elle tombait plusieurs fois et se blessait.

Finalement, après être passé par Bissen et Useldange, nous nous arrêtâmes un moment à Redange-sur-Attert. J’y avais connu pendant mon séjour à Niederpallen un garagiste qui louait un taxi mais il s’était sauvé en voiture. Heureusement, un chauffeur d’un bus de la Croix-Rouge américaine, que j’avais connu à Ettelbruck, s’arrêta et nous offrit de nous prendre dans son véhicule.

Nous le priâmes de nous déposer à proximité de Kleinbettingen. Il nous fit descendre à Hagen, d’où il prit la route vers la Belgique. Dans ce village éloigné d’un kilomètre de Kleinbettingen, un habitant du nom de Dostert, qui nous voyait passer, nous invita dans sa maison pour nous reposer et nous servir le petit déjeuner. Nos cœurs sont encore plein de reconnaissance sans l’avoir jamais revu.

Nous allâmes passer quelque temps dans la maison où habitaient la mère et la sœur de Madeleine mais nous n’étions pas certains si nos amis pouvaient empêcher les hitlériens d’envahir de nouveau notre village.

Au début de l’année 1945, Ettelbruck était libéré. Il était temps de réorganiser l’administration communale. Quelques vieilles personnes n’avaient pas pu fuir et vivaient dans une situation malheureuse. Les aider était devenu un devoir moral.

L’on envoyait quelqu’un me prier de rentrer et de participer à l’organisation en question. Nous fûmes logés à l’Hôtel Pleger. A la mairie, je recevais les habitants dont la maison était dans un mauvais état et je leur donnais des conseils concernant l’aide que la commune pouvait leur assurer.

La grande satisfaction d’avoir été libérés des criminels hitlériens se trouvait troublée de plus d’une manière.

Notre ambassadeur à Moscou avait beau demander une entrevue avec Staline, comme nos concitoyens enrôlés de force portaient l’uniforme de l’ennemi et ne parlaient pas le russe, leurs gardiens ne savaient pas les distinguer.

Il y avait un certain nombre d’enrôlés de force qui avaient réussi à se créer une habitation secrète dans une de nos forêts et qui étaient entretenus et nourris grâce aux dons d’un groupe de résistants auquel j’appartenais. D’autres étaient logés en cachette par une famille amie. Encore d’autres avaient rejoint les maquisards en France et en Belgique.

Mon père avait vécu jusque-là dans notre maison familiale à Luxembourg-Neudorf. Mais il passait la plupart de la journée chez ma sœur Marie qui dirigeait le restaurant « Volkswuel » en face de la place avec le monument de la « Gëlle Fra », érigé en mémoire des cinq mille volontaires qui s’étaient enrôlés dans l’armée française pour se battre contre les allemands au cours de la Première Guerre mondiale. En 1945, mon père tomba malade et mourut.

Au cours de ces premières années d’après-guerre, il s’installait peu à peu la grande crainte de voir éclater une guerre entre les Etats-Unis et la Russie. Nous tremblions à la pensée que l’Europe occidentale serait occupée par les soviétiques et mise sous le régime stalinien.

C’est pourquoi nous décidâmes de quitter l’Europe et notre chère patrie et d’immigrer aux Etats-Unis d’Amérique.