Mes anecdotes biographiques (7)

En Amérique

À cette époque, l’on pouvait déjà survoler en avion l’océan atlantique et ainsi passer aux États-Unis. Mais ces vols étaient rares et très chers, surtout quand on voyageait avec beaucoup de bagages. Nous avions trois enfants, dont chacun emportait entre autres des vêtements.

La constitution américaine prescrit à chaque candidat immigrant d’avoir parmi les citoyens américains un protecteur qui le loge et assure son entretien général. Il faut en outre un certificat médical. Pour l’obtenir, il faut se faire examiner par un médecin, un seul nommé, qui habitait alors à Anvers. Nous allâmes en chemin de fer avec nos trois enfants pour trouver ce médecin.

En passant à pied par les rues de cette ville belge, j’aperçus l’enseigne montrant l’inscription grecque « Kapheneion Ellenikon ».

Cela suscitait une intense curiosité dans mon cœur. Je n’avais jamais entendu quelqu’un prononcer un seul mot de grec moderne. À l’école, on se servait de la phonétique inventée par Erasme de Rotterdam dans les cours du grec ancien. Je connaissais assez bien la grammaire de l’aspect moderne du grec d’aujourd’hui. Sa prononciation, je ne l’avais apprise que par une transcription phonétique vue dans un livre.

Nous y entrâmes et nous nous fîmes servir des boissons par le patron, seul présent dans la salle. Il nous disait en français qu’il était Ostendais et flamandophone, mais d’origine grecque.

Entretemps, un autre client entra, qui se mit avec le patron à une table voisine, où ils se mirent à parler grec. Je dressai l’oreille.

J’étais étonné de comprendre presque tout. Probablement parce que l’ostendais parlait lentement et d’un accent provoqué par son habitude de parler une autre langue.

Ayant vidé mon verre, je commandai en français une seconde bière. Le patron fit semblant de ne pas me comprendre, sans doute pour paraître en vrai flamingant.

Il finit par dire une petite phrase en un grec que je comprenais : « Regarde-moi cet imbécile, qui ne sait pas parler flamand ».

Alors, avec beaucoup de précaution, je lui demandai en grec une bière. Sa réplique : « Oh, vous savez parler grec ? » Je répondis : « Un tout petit peu. Mais j’ai compris ce que vous avec dit de moi».

Il s’excusa en disant qu’il l’avait dit comme simple plaisanterie. Je souriais et lui remarquais que moi je m’excusais aussi pour ce que nous avions dit de lui. De sorte que nous étions quittes.

Son interlocuteur était capitaine du bateau Giorgios Empirikos. Il nous invita sur son bateau où il nous servit quelques douceurs grecques.

À Anvers, nous consultâmes le docteur autorisé par le gouvernement des États-Unis et nous obtînmes les cinq certificats requis. Nous prîmes de nouveau le train pour Bruxelles, où nous passâmes deux jours chez ma belle-sœur et son mari César. Leur fils Pierre, un gamin d’environ onze ans, aimait se promener avec moi dans les rues d’Uccle pour entendre les histoires que je lui racontais.

De retour à Ettelbruck, nous cherchâmes à trouver le meilleur moyen de transport pour le voyage en Amérique. Ma bourse était peu remplie.

Je disposais cependant de 36000 francs qui constituaient ma part du prix de la maison de Neudorf dont nous étions les héritiers après le décès de mon père.

Un de nos amis, Jemmy Koltz, marié depuis peu, avait ouvert une agence de voyages avec l’aide financière de sa femme. Nous achetâmes chez lui les billets du bateau et des trains qui allaient nous transporter de New-York à travers les 4000 kilomètres de la largeur des États-Unis.

Après son divorce, son agence fit faillite. Koltz s’occupa alors du tourisme. En premier lieu, il fit accessible les casemates aux touristes et fit réparer en partie les châteaux de Bourscheid et de Vianden.

En décembre 1948, nous montâmes avec nos bagages dans le train de Paris, où nous passâmes une nuit dans le huitième arrondissement, tout près de l’église Ste Madeleine.

Le lendemain, nous prîmes le train pour embarquer dans le bateau baptisé America, qui tenait le record de vitesse. Il avait en effet traversé l’atlantique en quatre jours.

Mais une violente tempête éclata dès qu’il eut quitté Le Havre. C’était un grand navire. Il avait presque deux mille passagers, dont quasiment tous furent atteints du mal de mer.

Nous étions tous les cinq logés dans une cabine de troisième classe. Les enfants et ma femme souffraient tellement du mal de mer qu’ils ne sortaient pas de la cabine et n’allaient pas dans la grande salle-à-manger, où on pouvait choisir entre une trentaine de plats différents, mais les passagers de la troisième classe. À ceux qui restaient dans leur cabine on apportait un peu à manger, mais les miens ne mangeaient rien.

J’étais le seul de ma famille que le mal de mer ne tourmentait pas. Je me présentais régulièrement avec un très petit nombre de passagers aux repas et mangeais de bon appétit. Les quelques-uns qui se sentaient en forme de rencontraient devant un orchestre et essayaient de danser. À tout bout de champ, une secousse du navire les jetait par terre dans un coin de la salle.

Au moment où le bateau débarquait en Irlande, le mal de mer disparut tout d’un coup et tous se remirent à manger avidement. Mais dès que le navire se remit en mouvement, à peu près tous regagnèrent leurs cabines et y restèrent jusqu’à New York.

Nous y débarquâmes et louâmes un taxi qui nous conduisit avec nos bagages dans un hôtel, où nous passâmes deux jours.

Le troisième jour nous prîmes le train et allâmes rendre visite, à Chicago, à un ancien instituteur luxembourgeois qui s’y était installé chez des immigrés de sa famille. Ceux-ci dirigeaient une entreprise industrielle pour laquelle, comme il disait, il travaillait dur et gagnait gros. « Ici », répétait-il, « on ne gaspille pas son temps comme les luxembourgeois dans les bureaux et les écoles. Ici on travaille. »

Pour le parcours de trois mille kilomètres de Chicago à la gare près de Tacoma dans l’état de Washington, nous montâmes dans un wagon-lit. Ainsi nous ne fûmes pas privés de sommeil pendant les trois nuitées de ce déplacement.

On nous y servait trois repas par jour. À midi, je prenais un verre de vin. Après avoir passé la frontière entre deux états, je commandai un second verre.

On me le refusa. J’en appris plus tard la raison : le gouvernement de cet état avait interdit les boissons alcoolisées, comme cela avait été le cas dans tous les quarante-huit états de l’Amérique pendant quelques années.

En Amérique, on n’observe pas le système chronométrique européen. J’avais envoyé un message avec l’intention de demander de venir à 6 heures de l’après-midi. Je m’étais sans doute trompé malgré ma connaissance du latin. Comme Firmin m’apprit quand il venait me chercher à 18 heures, il était déjà venu à la gare à 6 heures du matin.

Il s’appelait John Firmin. Nous fîmes connaissance de sa femme et de ses deux enfants, dont la fille s’appelait Sue.

Une vingtaine d’années après elle vint nous rendre visite à Luxembourg. Son fils, dont le nom m’échappe, ne s’est plus jamais fait remarquer.

La famille Firmin, très hospitalière, nous logea pendant une semaine dans sa belle maison à Tacoma, état de Washington, non loin de sa plus grande ville du nom de Seattle.

Après la libération d’Ettelbruck, je m’étais lié avec plusieurs militaires qui commandaient le groupe de soldats qui occupaient notre ville, entre autres. Firmin passait souvent chez nous pour prendre un verre. Ces membres supérieurs militaires savaient que j’avais des mérites relatifs à l’armée américaine.

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