Mes anecdotes biographiques (8)

A Tacoma

Pendant l’occupation allemande, nous avions, en le cachant dans notre maison, sauvé un aviateur américain, dont le bombardier avait été descendu par les canons anti-aériens. Son équipage comptait dix aviateurs, dont celui que nous avions logé chez nous, Ordway Benjamin Gates. Il n’avait, comme les autres membres de son équipage, pas été blessé. Nous autres membres ettelbruckois de la Ligue patriotique luxembourgeoise, LPL, réussîmes à empêcher les allemands à en capturer six. Quatre d’entre-eux seulement étaient donc tombés entre les mains de l’ennemi.

De sorte que les chefs supérieurs du groupe militaire américain d’Ettelbruck nous respectaient. L’un d’eux, du nom de John Firmin, habitant la ville de Tacoma, devint notre grand ami, alors que Gates ne prenait pas souvent contact avec nous après la guerre. Nous n’avions d’ailleurs pas pu le garder plus de deux semaines chez nous parce que nous habitions près de l’école agricole, dont la plupart des élèves étaient allemands.

Un dimanche, quand tous les collaborateurs assistaient à une fête solennelle à Luxembourg, le danger d’être surpris par des ennemis était petit. Alors deux patriotes vinrent le sortir de chez nous et se rendirent à bicyclette avec lui à Rédange-sur-Attert, où il resta caché dans une famille propriétaire d’un grand magasin.

Tacoma, où nous demeurions d’abord, est une ville de l’Etat de Washington, au bord de l’Océan Pacifique, non loin de la grande ville de Seattle, où nous sommes souvent allés en bus.

Les Firmin nous gardèrent chez eux pendant environ une semaine. Nos enfants jouaient avec les leurs.

John avait vite fait de nous trouver une maison que nous louâmes et où nous habitions. Elle était assez grande pour nous parents et nos trois enfants.

Tous les habitants étaient extrêmement gentils et prévenants. Dans toutes nos situations, il se trouvait quelqu’un qui s’offrit à nous pour aider.

Afin que je puisse gagner l’argent nécessaire pour entretenir ma famille, John m’envoyait travailler chez un artisan de descendance luxembourgeoise, qui employait une douzaine d’ouvriers. Cela dura un mois, après lequel on m’offrit à l’Université de Portland, Oregon, un poste d’enseignant. J’y apprenais aux étudiants une branche qu’on appelait Scientific German. On me chargea plus tard aussi de l’enseignement du français.

Mon traitement mensuel s’élevait au double de celui qu’on m’avait payé au Grand-Duché. Je prenais en même temps des cours universitaires de langue et de littérature anglaise. J’étais logé dans une localité voisine, d’où me conduisait ou me ramenait dans sa voiture un de mes étudiants d’origine indienne américaine. Je prenais dans la salle à manger de l’université mon repas de midi qui était gratuit. Beaucoup de mes collègues se liaient d’amitié avec moi. Un petit nombre de professeurs allemands immigrés récemment ne cessaient de critiquer la nourriture des américains. Ils se plaignaient, par exemple, de se voir servir du melon accompagné de jambon.

Ma femme habitait quelque temps encore avec nos enfants à Tacoma. J’y rentrais tous les vendredis en bus. Me déplacer en avion m’était encore presque inconnu. Une seule fois, un jeune homme de Kleinbettingen m’avait pris dans son avion à deux sièges, dont il était fier et dont il louait la seconde place derrière le pilote pour un vol de trois minutes au-dessus de son village.

J’ai pris exceptionnellement une fois un avion de ligne pour gagner Tacoma, m’embarquant à Portland. Le prix du billet était une bagatelle en comparaison avec celui que j’avais payé à Kleinbettingen. Madeleine m’en avait voulu alors un peu d’avoir volé sans la prendre avec moi.

Nos enfants allaient à une école catholique de Tacoma où ils avaient vite appris à s’entretenir en anglais avec leurs camarades.

J’appris un jour que Marie-Christine, après avoir au début été accompagné pour le chemin de l’école par sa maman, s’était un jour trompée de direction pour rentrer chez nous. Elle avait été sauvée par la police, qui l’avait vue errer par-ci par-là. Après de longues enquêtes, deux policiers trouvèrent notre maison et la ramenèrent.

Une fois, quand j’étais invité par une famille amie de Portland, j’y passais la nuit. Quand j’allais partir pour Tacoma, une espèce de tonnerre fit trembler la maison tout-à-coup. Je demandais à l’épouse de mon ami ce qui se passait dans la cave. Elle me répondait que cela devait être le chauffage qui s’était mis en marche. Cela m’étonnait. Le bruit avait été fort et les murs avaient secoué violemment mais, bâtis en bois, ils n’avaient apparemment pas subi de dégâts.

Par contre, quand je prenais le bus l’après-midi pour rentrer à Tacoma, je constatais que les bâtiments, érigés en pierre ou plus souvent en brique, étaient tous très touchés. Je pouvais voir à travers une vaste fente du mur une salle du gouvernement avec plusieurs bureaux et une armoire abîmée.

La secousse sismique allait du Canada jusqu’en Californie. Des fentes dans les routes avaient causé des accidents de voitures, comme on lisait dans les journaux.

Madeleine restait tout le temps en contact avec les Firmin, qui la conseillaient et l’aidaient à se débrouiller.

Dans notre région au bord de l’Océan Pacifique, j’examinais l’indice du coût de la vie, fixé à 100 au Luxembourg en 1948, et arrivais à 93. Je prenais exactement les mêmes articles que ceux considérés par le Ministère des Finances luxembourgeois comme indispensables pour l’entretien d’une famille. De ce temps-là, on ne prenait pas en compte comme indispensable l’achat d’une auto, le coût de son entretien ou encore le prix de l’essence.

Au début de mes occupations à Portland, j’étais logé au campus de l’université. Un de mes élèves, habitant de Milwaky, localité voisine de Portland m’indiqua une maison que la propriétaire, Madame Poole, offrait en location. J’y allai m’emménager avec ma famille. Le prix de la location s’élevait à six mille dollars, ce qui était relativement bon-marché. La maison était assez grande, construite en bois, comme presque toutes les demeures aux Etats-Unis d’Amérique.

Il y avait un grand jardin avec bien des légumes et des arbres fruitiers. Madame Poole nous permettait de récolter tout ce que nous voulions. Nous cueillions et nous réjouissions de manger des figues, pommes, framboises et encore d’autres fruits qu’on ne connaît ni ne cultive chez nous.

Evidemment, nos enfants y fréquentaient l’école, et nous payions chaque mois quelques dollars de cotisation pour que nous et nos enfants soient membre de la paroisse catholique de la localité, dont nous fréquentions l’église pour assister à la messe du dimanche. Deux centaines de religions se pratiquent à Portland. Selon la constitution, les Etats ne paient pas les dépenses concernant la pratique des religions, qui sont considérées comme des affaires privées.

A la fin de l’année scolaire, je reçus une lettre de la part de l’administration municipale d’Ettelbruck. Elle me demandait si j’avais l’intention de réoccuper mon poste à l’école de leur ville. Si je refusais, elle serait obligée d’en laisser la charge définitive à mon remplaçant provisoire. Il me semblait risqué de m’engager déjà définitivement à rester en Amérique et j’adressai aux Ettelbruckois la déclaration écrite que je garderai chez eux ma place d’enseignant et que j’y retournerai pour la rentrée prochaine.

Comme je ne disposais plus de la maison louée à Ettelbruck, ma sœur Maria nous offrit de venir habiter dans son hôtel dans la rue Chimay où elle avait entretemps transféré son entreprise. Le prix pour être logé et nourri était modeste. Aussi l’aidions-nous dans ses travaux. Surtout Madeleine aidait à servir ceux qui venaient prendre leurs repas.

Moi, je me levais vers cinq heures et demie pour courir à la gare prendre le train qui partait pour Ettelbruck vers six heures et demie.